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Le dossier web | Automne 2012

Territoire et photographie : petite histoire de la commande publique

Si une vision aérienne, telle celle des cartes et des plans, permet de prendre possession des territoires en les dominant, pour en comprendre la complexité, mieux vaut les arpenter à hauteur d’homme. Pour ce faire, dès le milieu du XIXe siècle et l’invention de la photographie, les autorités publiques françaises ont missionné les photographes pour parcourir le territoire afin d’en rendre compte.

La Mission photographique de la DATAR, 1984-1988

La mission photographique lancée en 1984 par la DATAR – Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale –, marque le début de ces commandes institutionnelles ayant pour thème le territoire. Les missions photographiques doivent faire émerger une nouvelle esthétique du territoire, une nouvelle culture du paysage, rendant compte des évolutions contemporaines de ces territoires postindustriels.

Paysages, photographies, travaux en cours, 1984-1985, Mission photographique de la Datar, Paris, Hazan, 1985.

« Recréer une culture du paysage »

 

Avec le développement du tourisme, s’est développée au début du XXe siècle la photographie de carte postale. Cette imagerie touristique est peu à peu devenue une référence en termes de perception et de représentation du territoire, s’imposant dans l’imaginaire collectif.
Après les Trente Glorieuses, ce point de vue dominant apparait cependant de plus en plus décalé par rapport aux réalités contemporaines. Le territoire est perçu avec une vision idéalisée, comme une image d’Epinal. La carte postale n’est pas une représentation du territoire mais l’illustration d’une certaine perception de ce territoire.

Pour remédier à ce décalage instauré entre territoire vécu et représenté, les pouvoirs publics, organes ministériels chargés de l’aménagement du territoire, font appel aux photographes à partir des années 1980.
En 1984, la DATAR lance une mission photographique sous la direction de Bernard Latarjet –ingénieur du Génie rural des eaux et forêts en poste à la DATAR – et François Hers – photographe, qui assure la direction artistique et technique. L’objectif de la Mission est de « représenter le paysage français dans les années 1980 ».
Pour Bernard Latarjet, l’aménagement du territoire ne peut se passer d’une véritable « culture du paysage » et d’une prise de conscience collective. « Le paysage n’est pas seulement une réalité qu’on enregistre. Il est surtout la représentation qu’en propose une culture. » (Bernard Latarjet et François Hers, Paysages, Photographies, Travaux en cours en 1984-1985, Hazan, Paris, 1985, p.28)

 

Entre 1984 et 1988, 28 photographes, jeunes ou confirmés, français et étrangers, sillonnent le territoire national. Dans le choix des photographes, la Mission veut se démarquer du milieu professionnel des agences de photojournalisme. Leurs travaux sont valorisés en tant que photographes auteurs. Leur mission est de réaliser un portrait du territoire français, sans aucune contrainte dans la manière d’en rendre compte. La singularité de démarches artistiques engagées est mise en avant.
Pour la première fois depuis plusieurs décennies, on utilise des vues « piétonnes » et non plus des vues aériennes pour rendre compte du territoire. La Mission n’est pas une documentation des politiques d’aménagement du territoire, mais un acte d’aménagement.
Les photographes sont chargés de donner au paysage actuel une valeur culturelle, de provoquer une prise de conscience par les acteurs de l’aménagement du territoire et par le grand public.

 

Un paysage de la crise

 

Les campagnes de prise de vue portent sur des sujets très divers : « l’exploitation agricole familiale dans la plaine de Mâcon » (Raymond Depardon), « les espaces du bureau et de haute technologie » (Christian Milovanoff), « la voiture » (Yves Guillot)…
Les sujets de l’enquête sont divisés en trois catégories : les archétypes du territoire (métropole, littoral, réseaux de transport…), ses dégradations, les facteurs d’innovation. Tout en laissant les photographes très libres de s’éloigner de leur sujet initial.

Devant le développement de l’urbanisation et les ruines de la désindustrialisation, les photographes doivent proposer de nouvelles représentations du territoire.
Cette mission devient un véritable « laboratoire ». Les photographes s’éloignent des vues convenues et attendues. Il y a peu de paysages ruraux ou « naturels ». Les immeubles, zones pavillonnaires, autoroutes, parkings, supermarchés, usines, banlieues ouvrières… jusqu’alors bannis de la représentation, apparaissent. Les représentations s’éloignent des clichés d’une France rurale niant l’urbanisation croissante.

Parmi les 200 000 prises de vue, les photographes sélectionnent 2000 épreuves qui sont déposées à la Bibliothèque nationale de France. Pour provoquer une prise de conscience, les images sont immédiatement rendues publiques, notamment par des films réalisés par l’INA et FR3, des expositions itinérantes, et la publication de deux catalogues, en 1985 et en 1989. Cette large diffusion est destinée à inciter à une réappropriation du territoire.
Mais les réserves et les critiques abondent. Ces images entrent en conflit avec la vision attendue du territoire. Ce qui est montré est perçu comme des anomalies destinées à disparaitre. Les photographies sont reçues comme des éléments de dénonciation d’une « crise du paysage », comme un constat critique plutôt que comme des contributions esthétiques à une nouvelle « culture du paysage ». Les photographes ne parviennent pas à modifier l’idée que les français ont de leur territoire.

De plus, les spécialistes des politiques publiques d’aménagement n’ont pas été associés au travail des photographes sur le terrain, seulement lors de rencontres informelles en amont et en aval. Pour certains, l’exigence documentaire de la Mission a été sacrifiée aux ambitions plastiques et il devient même difficile d’écrire les textes qui accompagnent les photographies. Il faut réussir à trouver des thèmes qui évoquent l’aménagement du territoire pour classer le travail des photographes.

Paysages, photographies 1984-1988, Mission photographique de la Datar, Paris, Hazan, 1989.

 

Un modèle de commande publique

Pour la Mission, il s’agit de lancer une dynamique de la commande publique de photographies. Et qui plus est, décentralisée. Le but est de décentraliser le modèle de la commande photographique auprès des organismes ayant un lien avec le paysage. La DATAR souhaite que ce travail puisse se poursuivre avec d’autres collectivités publiques et des institutions culturelles et propose un « modèle » de commande publique.
A la fin du catalogue présentant les travaux de la mission en 1985, des annexes contiennent des modèles de contrats, des indications techniques…

Quelques années plus tard, l’Observatoire du paysage développe une stratégie identique, en travaillant avec des structures locales en charge de l’aménagement du territoire, notamment des parcs naturels régionaux. Le but étant que les structures locales poursuivent le travail dans le temps et passent ensuite commande aux photographes de manière indépendante.

Malgré l’impulsion donnée par la Mission photographique de la DATAR et par l’Observatoire du paysage, peu de projets ayant donné lieu à des partenariats se poursuivent en dehors de leur tutelle financière et technique.
Néanmoins, on observe à la fin des années 1980, une multiplication des commandes institutionnelles de photographies portant sur le paysage d’un territoire donné.

Pour aller plus loin :

 

Les clichés de la Mission photographique de la DATAR sont visionnables à la Bibliothèque nationale de France sur des postes numériques.

La DATAR (créée en 1963, devenue Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale depuis 2009) est un service du Premier ministre. Elle prépare, impulse et coordonne les politiques d’aménagement du territoire menées par l’État.

 

Lien vers l'exposition Images // Paysages. Histoires des représentations du territoire