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Le dossier web | Automne 2012

Territoire et photographie : petite histoire de la commande publique

Si une vision aérienne, telle celle des cartes et des plans, permet de prendre possession des territoires en les dominant, pour en comprendre la complexité, mieux vaut les arpenter à hauteur d’homme. Pour ce faire, dès le milieu du XIXe siècle et l’invention de la photographie, les autorités publiques françaises ont missionné les photographes pour parcourir le territoire afin d’en rendre compte.

La Mission héliographique, 1851

En 1851, la Mission héliographique est la première commande publique collective de l'histoire de la photographie. Cinq photographes sont choisis par la Commission des monuments historiques pour parcourir la France et documenter les édifices avant leur restauration. Cette première mission restera un modèle pour tous les commanditaires désirant représenter un territoire.

Anne de Mondenard, La Mission héliographique, Cinq photographes parcourent la France en 1851, Monum, Editions du patrimoine, Paris, 2001, 320 p.

 

Photographie et patrimoine : une rencontre sur le territoire

 

Cette mission est née de la rencontre entre un médium encore jeune, la photographie, et une époque montrant un intérêt nouveau pour la protection et la sauvegarde des monuments anciens.

En janvier 1851, voient le jour la Société héliographique et le journal La Lumière, regroupant un ensemble de personnes s’intéressant aux progrès de la photographie née quelques années auparavant. Avide de légitimité, artistique comme scientifique, la photographie cherche de nouveaux domaines où faire ses preuves.
De son côté, la Commission des monuments historiques, créée en 1837 au ministère de l'Intérieur et dirigée par Prosper Mérimée, décide de dresser un vaste inventaire monumental de la France. Elle se tourne alors vers la photographie qui lui permet de recenser les édifices ayant une importance historique, d’avoir connaissance de leur l’état afin de déterminer les restaurations urgentes, et de garder trace de leur aspect avant restauration.

La Commission demande donc à cinq photographes de « recueillir des dessins photographiques d’un certain nombre d’édifices historiques » : Gustave Le Gray, Auguste Mestral, Hippolyte Bayard, Edouard Baldus et Henri Le Secq, tous membres de la Société héliographique, sont retenus. Le terme de « Mission héliographique » n’est pas encore utilisé – il le sera pour la première fois en 1979 –, on parle alors de missions ou de missions photographiques.

Une liste de 175 monuments est établie et chaque photographe doit couvrir une portion du territoire national, selon un itinéraire défini. Le Gray et Mestral, qui décident de voyager ensemble, doivent couvrir la Touraine et le Midi, de la Loire à la Méditerranée ; Baldus est envoyé à Fontainebleau, en Bourgogne et dans le Dauphiné, Bayard en Normandie, Le Secq en Champagne, en Alsace et en Lorraine.

 

Un inventaire du territoire : mission documentaire ou artistique ?

 

Chaque photographe essaie de concilier sa mission documentaire avec ses propres intérêts esthétiques.

Les cadrages et les points de vue sont réfléchis pour permettre des œuvres indépendantes, tout comme la grandeur des négatifs et la qualité des tirages. Certaines photographies s’intéressent aux détails des monuments, d’autres les resituent dans leur environnement. Les nouveaux procédés photographiques sont utilisés.
Les listes de sites à photographier n’ont pas toujours été scrupuleusement respectées : certains bâtiments sont absents, d’autres sont ajoutés. Tous les clichés n’ont d’ailleurs pas été vendus à la Commission, certains photographes en ayant pris beaucoup plus que demandés. Parmi les milliers d’images prises, les inventaires révèlent que seulement 258 épreuves environ ont été remises à la Commission par les photographes (avec les négatifs correspondants). Ceux de Bayard restent manquants.

La photographie démontre ici son apport majeur à la vue d’architecture, domaine jusqu’alors réservé à la gravure et à la lithographie. Cependant, alors que les passionnés de photographie admirent ces travaux et en louent tant les qualités techniques qu’esthétiques, la Commission les traite comme de simples documents de travail, des archives destinées à alimenter un inventaire. Aucune publication de ces photographies ne sera effectuée à l’époque.
Certaines épreuves ont été publiées ponctuellement, mais sans légende pouvant les identifier comme appartenant au fonds de la Mission.

Il faut attendre les années 1980 pour que les qualités esthétiques des photographies soient reconnues et qu’elles soient publiées et exposées. 165 épreuves sont actuellement recensées, et environ 300 négatifs.

Désormais, la Mission héliographique est considérée comme une référence en termes de commande publique photographique sur le territoire, alliant œuvre photographique et inventaire documentaire.

 

En savoir plus :

 

- Arago, le Portail de la Photographie
- La médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine
Service de la Direction de l'architecture et du patrimoine, la médiathèque conserve des documents intéressant les édifices à partir de la date de leur protection au titre des Monuments Historiques (archives, plans, photographies, livres et périodiques). Son service des « Archives photographiques » conserve une grande partie des archives de la Mission héliographique, notamment les épreuves positives.
Un dépôt constitué de plus de deux cent cinquante négatifs papier de la Mission héliographique a été fait au Musée d’Orsay

Lien vers l'exposition Images // Paysages. Histoires des représentations du territoire