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Le dossier web | Automne 2012

Territoire et photographie : petite histoire de la commande publique

Si une vision aérienne, telle celle des cartes et des plans, permet de prendre possession des territoires en les dominant, pour en comprendre la complexité, mieux vaut les arpenter à hauteur d’homme. Pour ce faire, dès le milieu du XIXe siècle et l’invention de la photographie, les autorités publiques françaises ont missionné les photographes pour parcourir le territoire afin d’en rendre compte.

La France de Raymond Depardon, 2004-2010

Si les missions photographiques comme celles de la DATAR et de l’Observatoire du paysage, financées par les pouvoirs publics, ont peiné à mettre en place une nouvelle culture du paysage, elles ont cependant fortement contribué à la valorisation d’une nouvelle esthétique du paysage sur la scène artistique.

Affiche de l'exposition "La France de Raymond Depardon" à la BnF en 2010

Une photo du territoire qui fait œuvre

 

En effet, les images réalisées dans le cadre de la Mission photographique de la DATAR ou de l’Observatoire du paysage, sortent, de par leur dessein culturel, du cadre de la documentation scientifique ou technique. Elles s’affirment en tant qu’œuvres. Les photographes ayant participé à la Mission ou à l’Observatoire exposent leur travail individuellement et le continuent dans un cadre artistique.

Pour exemple, l’exposition « La France de Raymond Depardon » présentée à la Bibliothèque nationale de France (BnF) en 2010.
En 2004, le Centre National des Arts Plastiques du ministère de la Culture et de la Communication - avec le soutien de HSBC France et de la Mutuelle des Architectes Français Assurances - passe à Raymond Depardon la commande suivante : faire un « état des lieux » photographique du territoire français. Pendant six ans, le photographe parcourt le pays en camping-car.

En 2010, ce travail est présenté lors d’une grande exposition de la BnF. Trente-six photographies très grand format, prises à la chambre, dressent un portrait de la France au début du XXIe siècle.

 

Journaliste mais auteur

 

Ce travail s’inscrit dans la continuité des précédents travaux photographiques de Raymond Depardon.
Issu d’une famille d’agriculteurs, Depardon commence sa carrière de reporter-photographe à Paris en 1958. En 1967, il fonde l’agence Gamma, qui rassemble des photographes indépendants : la liberté prise par les photographes donne alors au photojournalisme un statut de reportage d’auteur. Grand reporter, Depardon couvre de nombreux conflits à l’étranger. Depuis 1979, il fait partie de la coopérative internationale Magnum Photos, regroupant des photographes auteurs. Son œuvre est montrée lors d’expositions en France et à l’étranger, et publiée dans des ouvrages où il associe des textes et des photographies. Il mène de front une carrière de photographe et de cinéaste, avec une œuvre portant sur des chroniques du quotidien, dont plusieurs travaux sur le monde rural.

Quand Raymond Depardon revient de l’étranger et souhaite photographier la ferme familiale, des travaux d’aménagement du territoire l’ont déjà défigurée. S’il n’est pas nostalgique, il comprend qu’il faut faire vite, qu’il est urgent de photographier cette France qui se transforme. Lorsqu’il est engagé pour participer à la mission photographique de la DATAR, il choisit de s’intéresser à « l’espace de l’exploitation agricole familiale ».

 

Parcourir la France des sous-préfectures

 

C’est en 2004 avec cette Mission France, qu’il parvient à concrétiser son projet de parcourir la France.
Depardon veut photographier la trace des hommes sur leur territoire, à la manière dont le photographe Walker Evans a photographié les Etats-Unis au début du XXème siècle.
Les devantures de boutiques, les places de villages ont perdu leur réalisme poétique. Les lieux ou bâtiments photographiés par Raymond Depardon ne présentent pas d’intérêt touristique ni un aspect esthétique particulier. Le photographe choisit des sites a priori peu photogéniques mais présentant un intérêt photographique.
Il choisit une « France de sous-préfecture, de banlieue pavillonnaire », gommant les spécificités régionales pour dégager « une unité : celle de notre histoire commune ».
Il travaille à la chambre en bois 20 x 25 posée sur un pied. Cette technique l’oblige à faire une seule photographie par lieu, en privilégiant un cadrage frontal.

« Photographier la France est un projet ambitieux, presque inaccessible, tant ce pays est varié. A chaque vallée son histoire, son architecture.
Il m’a fallu un long itinéraire pour prendre l’initiative de ce projet qui m’apparaît aujourd’hui comme un défi urgent.
Mes expériences précédentes m’ont servi de tests : la mission photographique de la DATAR il y a 20 ans, puis des commandes plus récentes sur un état des lieux de la Corse, de la pointe du Raz, ou du Piémont, en Italie.
J’ai choisi d’utiliser un grand format (20x25) qui a l’avantage de tout placer sur un champ unique, d’égaliser les lumières, les ciels comme les ombres, les trottoirs, les toits, les champs, les maisons, les inscriptions, les détails que nous ne voyons plus.
Mon but est de donner à voir les régions les moins fréquentées, celles que nous rêvons de visiter un jour. Et de m’approcher de celles que nous fuyons de peur de découvrir une réalité moins romantique.
Nos jugements sont souvent très sentimentaux, nous sommes attachés pour de multiples raisons à une vallée, un département, une région. Si je pars du paysage, c’est bien pour avancer vers la présence de l’homme qui, par son intervention au fur et à mesure de l’histoire, a modifié le territoire.
En ce début de troisième millénaire, c’est un état des lieux, une bonne occasion « d’arrêter » des photographies. »
Raymond Depardon, 2004.

Catalogue La France de Raymond Depardon, Paris BnF, Le Seuil, 2010,336 p.

C’est une France en pleine transformation qu’a découvert Raymond Depardon pendant ces six ans. Eoliennes et panneaux solaires ont envahi les champs, la désertification des campagnes s’est ralentie dans les régions isolées, les habitants privilégiant la qualité de vie : « je n’ai pas vu une France morte, bien au contraire, j’ai vu un territoire qui vit, qui bouge et qui veut vivre le mieux possible ».

Prolongement à l’exposition de la BnF, le documentaire « Journal de France », co-réalisé par sa compagne Claudine Nougaret et sorti en juin 2012, est tout à la fois le carnet de voyage de son expédition à travers la France pendant ces six années, et un portrait du photographe observateur de la vie humaine.

Affiche du film Journal de France, réalisé par Claudine Nougaret et Raymond Depardon, 2012

 

Pour aller plus loin :

 

Sur l’exposition « La France de Raymond Depardon » à la BnF, du 30/09/10 au 09/01/11 :

Article de la revue Chroniques, le magazine de la BnF, n°55, sept 2010, avec une interview de Raymond Depardon.

Fiche pédagogique de l’exposition

 

Lien vers l'exposition Images // Paysages. Histoires des représentations du territoire