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Le dossier web | Automne 2010

Carte blanche à Jean-Luc Parant

Que vient faire un artiste contemporain, habitué des grands musées, dans un musée d'agriculture  ? Rencontre avec Jean-Luc Parant...

Un parcours nourrissant

L'exposition Manger des yeux

Le jour où Jean-Luc Parant s’est rendu pour la première fois au Compa, c’était en 2009, ce jour où il a pu découvrir toutes ces machines et toutes ces pratiques agricoles heureusement sauvegardées par ce musée nécessairement un peu hors du temps, se déroulait au même moment sur la place des Épars à Chartres une manifestation d’agriculteurs qui avaient été poussés, en dernier recours et pour rendre visibles de tous leurs revendications, à déverser des tas de pommes de terre à même le sol de la place. Ces tas de pommes de terre étaient si semblables aux tas de boules en terre de JLP qu’il pensa aussitôt que ses propres boules en terre, modelées depuis plus de quarante ans, pourraient « faire illusion » au milieu des machines-outils dont il a depuis appris les noms : planteuse, arracheuse, ou encore trieuse à pommes de terre, pour ne citer que celles-ci. Les boules de JLP, davantage que de faire illusion, pourraient se fondre dans un élément nouveau (celui du musée et de ses machines), s’y transformer et y disparaître.

© N. Franchot - Le Compa, 2010

L’idée de déformer les boules, de changer leur forme, est assez récente chez JLP puisqu’il modèle depuis peu des boules de pain en terre cuite pour une exposition prochaine dans la « Boulangerie » de la Forteresse de Salses près de Perpignan. Aussi, transformer des boules en « pommes de terre » va-t-il naturellement dans le sens de ce même projet de travail sur la déformation et, par là même, la disparition, thème central de toute son œuvre.

Car, pour JLP, la disparition est due non seulement à l’espace sans fin qui nous entoure et par lequel tout devient invisible et intouchable, mais aussi au temps. Le temps qui passe fait que les choses disparaissent : elles changent de forme. Autant les corps des êtres vivants que les choses elles-mêmes qui se fossilisent ou se détruisent. Comme si dans le temps il y avait de l’espace sans fin. Comme si le temps portait de l’espace sans fin, comme l’espace sans fin porte du temps (le contient).

Cette transformation par l’espace sans fin est à l’origine du travail de JLP qui s’éloigne jusqu’à l’infime (ainsi de ses tableaux ou éboulements reproduits à diverses tailles, toujours de plus en plus petits, tout en conservant la même forme). Par le temps, ce travail de JLP se transforme jusqu’à être méconnaissable. Les boules peuvent ainsi changer de forme (tout en gardant leur taille) et devenir des pommes de terre, des betteraves, des pommes ou des pains… jusqu’à disparaître en n’étant plus vraiment des boules. Et même jusqu’à devenir des formes qui ne ressemblent plus à des pommes de terre ni à des betteraves.

Il est alors possible pour JLP de changer la forme (tout en gardant la taille) par le temps qui déforme, comme il peut changer la taille (tout en gardant la forme) par l’espace qui éloigne ou rapproche les choses.

© N. Franchot - Le Compa, 2010

Trois espaces distincts ont été investis au Compa par JLP : tout d’abord l’espace de la galerie centré autour de la thématique de la transformation des boules. Boules en cire et boules-choux escortent chacun des deux côtés de l’entrée de la galerie : l’œuvre se trouve d’emblée mise en balance entre le désordre du palox en bois « Agri Beauce » marqué au pochoir d’une phrase de Jean-Luc Parant d’où débordent quantités de boules en cire, et l’ordre des trois balances, ordonnées et disposées par taille, soupesant chacune un trio de boules-choux de plus en plus petites, comme vues de plus en plus loin dans la distance.

© N. Franchot - Le Compa, 2010
© N. Franchot - Le Compa, 2010

L’espace s’ouvre alors sur la galerie : à la fois galerie de tableaux (portraits de tracteurs-bœuf et de tracteurs-cheval, accompagnés de leurs ombres) où bœuf et cheval subissent une étrange théorie de l’évolution, et installation de pommes de terre : en vrac (en tas), en lignes au pied d’une trieuse et d’une arracheuse à pommes de terre (comme si les boules venaient d’être triées et calibrées), échouées en filets à maille de couleur sur de simples palettes comme abandonnées par leur diable.

© N. Franchot - Le Compa, 2010
© N. Franchot - Le Compa, 2010

Mais également pommes de terre en morceaux ou tas de pierres de labour (le tas d’éclats de boules), comme passées sous les dents d’un hache-paille, parfois appelé aussi « croque-paille ». Les boules sont comme filtrées à travers les mâchoires de notre regard. JLP nous invite à manger des yeux.

© N. Franchot - Le Compa, 2010

On distingue, plus avant dans la salle d’exposition monumentale des machines, et constituant un second tropisme offert par JLP à notre attention, une cimaise recouverte d’un texte manuscrit de JLP intitulé « Les yeux mangent tout ce qu’ils voient ». Sur cette même cimaise, mais cette fois à hauteur du regard, comme si ce texte immense avait été une invitation à ajuster notre regard au plus près, nous obligeant à nous approcher pour voir et lire une nouvelle dimension de l’œuvre, s’aligne une série d’herbiers anciens, chinés par Jean-Luc Parant et ornés de dizaines de milliers de petites boules tracées à l’encre de Chine dessinant un bestiaire merveilleux. Les trois éléments que sont l’eau, l’air et la terre y sont représentés à travers trois types d’animaux : des poissons, des oiseaux, et des bêtes terriennes. Chaque animal étant associé par JLP à un mois de l’année, revenant ainsi à tour de rôle comme au rythme des saisons ou des travaux des champs (« en avril, les paysans tondaient les moutons » ; « en juillet, ils moissonnaient à la faucille » ; « en septembre, ils semaient à la volée », etc.). Chaque animal symbolisant les étapes d’un calendrier agreste imaginaire : « juin : l’animal terrien dévore les Ombellifères qui le recouvrent » ; « juillet : l’oiseau s’envole parmi les pousses de Muflier Tête de Mort », « août : le poisson glisse contre l’Herbe-aux-Punaises » … sont autant de légendes possibles accolées à ces animaux bucoliques.

© N. Franchot - Le Compa, 2010

Enfin, un troisième et dernier espace s’ouvre un peu plus loin au milieu d’une collection de graines (et de machines les employant) récemment offerte au musée : celui des graines et du pain. Une trieuse à grains munie de trois branches déverse trois tas de très petites boules de plus en plus minuscules (10.000 au total), des graines se sont logées dans les germoirs et les ensacheuses des vitrines, et des boules de pain (en terre cuite), qu’elles soient disposées en pyramides ou en vrac, nous montrent les gestes répétitifs de l’homme à l’ouvrage.

© N. Franchot - Le Compa, 2010

Pour finir, un film de Krzysztof Styczynski, réalisé en 2010 à la Briqueterie Lagrive de Lisieux en Normandie avec l’aide de sa compagne Margarida Guia, retrace poétiquement les étapes de la fabrication de ces boules de pain par JLP, dans une rêverie au ralenti autour de la main, du nombre, de la répétition, de la machine, du travail, du rural, du partage et du pain… nourriture des hommes.

Kristell Loquet

© N. Franchot - Le Compa, 2010

Et aussi :

Téléchargez le dossier de presse de l'exposition "Mangez des yeux" :

application/pdf DP Manger des yeux

Pour plus de renseignements sur l'exposition : ici