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Le dossier web | Automne 2010

Carte blanche à Jean-Luc Parant

Que vient faire un artiste contemporain, habitué des grands musées, dans un musée d'agriculture  ? Rencontre avec Jean-Luc Parant...

Un artiste au Compa ?

Que vient faire un artiste contemporain habitué des grands musées « des Beaux-Arts » dans un musée d’agriculture, un musée de civilisations croisant les questions d’agriculture avec celles d’alimentation et d’environnement ?
La relation établie entre le Compa et les artistes vivants est ancienne.
Musée de société, musée d’histoire inscrit dans le territoire, au Compa on aime bien l’idée de voisinage.
Gabriel Loire avec ses moulins ailés et ses arbres rêveurs ; Yves Lévèque avec ses tracteurs, ses chauffeurs et ses lièvres courants en ont été les témoins.
D’autres bien sûr sont venus : Raymond Depardon avec ses images de campagne en noir plus qu’en blanc ; Lilian Bourgeat avec ses bottes géantes attendant l’introuvable jardinier de notre planète ; Christian Malon, le photographe au long cours qui reviendra l’année prochaine (automne 2011) accompagné de Jean-François Millet, le grand pourvoyeur des images d’une paysannerie éternelle.

© N. Franchot - Le Compa, 2010

L’idée qui nous importe, ici au Compa, est que la question posée – celle à l’origine de toute exposition - entre en résonnance avec le lieu, avec les collections et avec le sujet traité.

L’œuvre ne peut être seulement ex-posée (posée en dehors) mais doit être mobilisée pour raconter une histoire qui prenne sens ici, pour les visiteurs venus, ici.

Inutile de lire derrière cette préférence affichée l’expression d’un localisme étroit ou d’un repli sur soi ou sur le territoire.

Ce qui est en jeu derrière ce goût pour le proche qui appelle d’ailleurs souvent la comparaison avec le lointain, c’est l’envie d’établir un dialogue avec un artiste et une œuvre. C’est le souhait que l’artiste invité ne pose pas son œuvre comme on pose ses valises à l’hôtel, sans les défaire jamais complètement.

Avec Jean-Luc Parant rien de tel. Jean-Luc Parant s’est installé au Compa plus qu’il n’y a « produit une installation ». Il a envahi pacifiquement l’espace du musée, il a convoqué les machines, il s’est emparé des outils et des objets, il a colonisé les vitrines. Il a inventé des situations neuves.

Il a pris le temps et l’espace, en même temps, comme une donnée unique, comme un don.

A l’ex-poser, il a substitué l’in-poser…

Une imposition du regard plus qu’un zapping effréné des pieds conduisant les visiteurs d’une cimaise à une autre cimaise, d’une vitrine à une autre vitrine et d’une œuvre à une autre œuvre.

La question peut néanmoins continuer à se poser pour certains.

Que vient faire un artiste contemporain habitué des grands musées « des Beaux-Arts » dans un musée d’agriculture, un musée de civilisations croisant les questions d’agriculture avec celles d’alimentation et d’environnement ?

Evidemment, on peut répondre aux étonnés qu’il était grand temps que la terre, que la boule, que la boule de terre, que la boule ronde, que la terre monde, entre ici et qu’elle rencontre enfin et à nouveau des machines à labourer, à semer, à récolter. Qu’elles s’installent ici – la terre monde et la boule ronde – au milieu des questions posées à l’agriculture mondialisée.

On peut dire aussi à ceux-là, qui continueraient à s’étonner et qui peinent avec l’art contemporain – et comment ne pas les comprendre : c’est si facile de voir, c’est si difficile de regarder – que cette exposition de Jean-Luc Parant est une introduction libre à la grande exposition concomitante, intitulée « La fin de la faim, nourrir les hommes ? ».

© N. Franchot - Le Compa, 2010

Avec ses boules-pains, ses boules-choux, ses boules-pommes, ses boules-graines… ses boules qui disent la surproduction en même temps que la pénurie, le pré-texte en est écrit.

Et s’il en était encore qui s’étonnent, on peut leur suggérer de regarder les tractanimaux, dessinés par Jean-Luc Parant, résumés fulgurants de l’histoire de la mécanisation, ou d’examiner attentivement les herbiers broutés ou survolés par des herbivores improbables …

Mais la vraie raison n’est pas là. Elle n’est pas dans ce retour du Compa à la terre, elle n’est pas dans une métaphore alimentaire sur la terre nourricière, elle n’est pas dans un raccourci historique ou une réminiscence botanique... la présence de Jean-Luc Parant est le résultat d’une rencontre.

Parce que c’était lui, avec ses yeux brillants d’envie, avec cette œuvre qui à force d’être insistante, se doit d’être regardée avec insistance. Georges Pérec, qui a écrit un beau texte, fait des lettres des noms de Titi et de Jean-Luc Parant, a mis en exergue de l’un de ses livres les plus fameux : « La vie, mode d’emploi », une phrase du Michel Strogoff de Jules Verne : « regardes de tous tes yeux, regardes… »

Jean-Luc Parant le dit lui-même : « qui aurait osé parier, il y a 30 ans, sur une obsession faite œuvre ».

Des boules, des yeux, des boules, des yeux, des boules, des boules, des boules, des boules, encore des boules…

Cette insistance, cette redondance, cet entêtement ne peuvent que nous interroger.

Le travail de la terre est répétition. Le travail de la terre est obstination. Le travail de la terre vient de la nuit des temps. Jean-Luc Parant a compris tout cela depuis longtemps.

Avec lui, l’œuvre n’est plus représentation, mais agencement, installation, imposition, … pénétration d’un insaisissable.

Avec lui, la matière n’est pas inerte, elle vient de la terre, elle vient du feu.

Elle roule, elle déboule, elle gît, elle s’immisce, elle s’empile, elle se pèse, elle se sème, elle se trie, elle s’ensache. Elle s’éboule aussi.

Jean-Luc Parant chamboule tout avec une œuvre qui est un monde en soi.

Oscar Wilde disait qu’ « avant Turner, il n’y avait pas de brouillard à Londres ».

Avant Parant, on ne savait pas que dans la boule tient place le monde et qu’il suffit d’y bien regarder.

© N. Franchot - Le Compa, 2010