Le

Le dossier web | Automne 2010

Carte blanche à Jean-Luc Parant

Que vient faire un artiste contemporain, habitué des grands musées, dans un musée d'agriculture  ? Rencontre avec Jean-Luc Parant...

Les Yeux turbulents

Sur une invitation de Jean-Louis Giovannoni, écrivain, poète, essayiste auteur du Traité de physique parantale (éditions Jean-Michel Place, 2006) et psychiatre auprès de l’hôpital de Maison-Blanche à Paris, Jean-Luc Parant part à la rencontre, le 6 novembre 2009, de jeunes adultes autistes et de leurs éducateurs, faisant tous partie de l’association « Les Chapiteaux Turbulents », installée sous plusieurs chapiteaux de cirque, près de la Porte de Champerret à Paris.

Jean-Luc Parant, et Kristell Loquet qui l’accompagne, sont accueillis par Jean-Louis Giovannoni et par deux éducateurs : Alexandra et Joël, ainsi que par les jeunes adultes autistes : Alexandra, Alexandre, Alexis, Anselme, Brahima, David J. (et Sam qui l’accompagne), David S., et Matthias. Tous se retrouvent autour d’une petite table sous le plus grand des chapiteaux.

La première heure d’enregistrement de la rencontre ayant malheureusement été « perdue » (le micro n’ayant pas fonctionné correctement), c’est seulement la seconde heure de la rencontre qui est ici retranscrite. Pendant cette première heure, Alexandra aura quitté le chapiteau en pleurant à deux reprises, submergée d’émotion. Alexis, qui reste près du groupe pendant un moment, finit par aller lire à l’écart dans les gradins du chapiteau. Il lit aussi à voix basse en tournant en rond sur la scène. Il s’en va, il sort, puis revient et recommence. Brahima est resté quasiment allongé tout le temps sur les gradins au-dessus du groupe. Il écoute tout en semblant ne pas écouter. David S., qui a pris la parole à plusieurs reprises la première heure, ne la reprendra pas une seule fois la seconde.

Joël l’éducateur : Il y a l’apparence et il y a le réel. Parce que, dans l’apparence, on peut se dire que les yeux et les boules créent l’enfermement. Mais dans cet enfermement-là, vous… c’est là que vous trouvez… autrement la liberté de vous renouveler chaque jour. C’est perturbant en même temps.

Jean-Luc Parant : Oui, c’est vrai. Je n’y pense pas. C’est vrai que c’est un enfermement de ne faire que des boules et de n’écrire que sur les yeux. Mais, si vous voulez, c’est comme un pari. Et ce pari, c’est d’arriver, justement avec presque rien, à un maximum d’intensité. C’est ça le travail, c’est presque rien. Et d’un seul coup, avec presque rien, redécouvrir le monde. Et je pense vraiment que c’est à notre portée…

David J. (s’adressant à Joël) : Tu es un bon professeur.

JLP : Moi, je ne suis pas un artiste américain. Je ne peux pas avoir, par exemple, un atelier de 50 mètres de long avec des toiles immenses. Moi, je ne peux pas. Mes boules, c’est tout petit. Mes tableaux, ce n’est pas très grand. Je travaille d’une façon humaine, pour nous-mêmes, pour tous les hommes.

Joël l’éducateur : Mais vous les mettez où vos boules ? Parce qu’il y a des milliers de boules là (désignant une image d’éboulement monumental dans un catalogue d’exposition de JLP).

JLP : Si vous voulez, c’est la répétition qui fait que ça devient énorme. Là je suis en train de réaliser quelque chose… j’en parle parce que ça me fait penser à ça… car je prépare une exposition dans un fort, la forteresse de Salses à côté de Perpignan, qui est d’ailleurs de la même couleur que mes boules, c’est un peu la même terre. Et on m’a demandé de choisir un endroit dans ce fort, et j’ai choisi la « Boulangerie ». Et donc je me suis dit que j’allais faire des pains. C’est-à-dire que je vais faire des boules de pain mais en terre. Mes boules vont se transformer, être méconnaissables et devenir comestibles. Parce que la boule, c’est vrai, il ne faut pas l’oublier, est une forme qui est mangeable. Pour moi, c’est très important. D’autant plus que mon travail est partageable. Vous voyez, je ne fais pas un tableau que je ne peux pas découper et donner à un ami, à un autre, ou dont je ne peux pas vendre une petite partie. Je ne fais pas des tableaux, je fais des boules donc je peux… J’ai toujours donné mes boules, dispersé mes boules. On me les a volées aussi. Le tas qui faisait une œuvre était comme le pain qu’on fractionne. On donne un morceau de pain. Ça m’intéresse beaucoup cette histoire de partage par rapport à mon travail. Et puis on m’a aussi invité au musée de l’agriculture à Chartres où il y a plein de tracteurs, et là j’ai pensé faire des patates. Des tas de patates. Je vais transformer mes boules en patates, en betteraves, enfin plus ou moins de ces formes… De toute façon, mes boules elles sont moches. Je veux dire qu’elles ne ressemblent à rien. Enfin ce ne sont pas des belles boules. Ça pourrait être un peu des patates, des boules de viande. Et j’aime bien l’idée qu’elles deviennent comestibles parce que vu le monde dans lequel nous sommes où la moitié de la population meurt de faim – c’est vrai que ce n’est pas moi qui vais pouvoir nourrir ceux qui ont faim avec mes boules parce qu’elles sont quand même inavalables, elles sont dures – mais bon, quelque part, j’ai l’impression, infimement, en faisant quelque chose qui représenterait ce qui pourrait nous nourrir et que je pourrais distribuer, en faisant une œuvre qui puisse se disperser, se défaire, se fractionner, de pouvoir faire comme un acte de générosité quelque part.

Pour en revenir à la répétition, oui, c’est exactement comme ces deux boules. Ce sont toujours les mêmes phrases mais jamais les mêmes. Elles sont très semblables mais jamais identiques. C’est pour ça que je peux avancer et dire toujours la même chose. Je suis très étonné de ce que je vous ai lu là, maintenant, et que j’ai écrit hier soir. Et que j’ai continué ce matin. Parce que je suis surpris de pouvoir découvrir moi-même ce que j’écris et que je ne savais pas avant. Au fond, je me trouve beaucoup plus bête que ce que je fais. Je suis inférieur, moi, pour moi-même. Je suis assez bête et donc je suis surpris d’être aussi peu bête avec ce que je fais. Je suis dépassé par ce que je fais. Parce qu’il faut que nous soyons dépassés par ce que nous sommes nous-mêmes. C’est ça le problème. C’est qu’au fond nous sommes dans un état de maladie : nous portons quand même tous les hommes. Il s’est passé tellement de crimes et de barbarie qu’on a tout ça en nous-mêmes. Et donc nous portons tout ça. Comment se débarrasser de tous ces tueurs qui nous ont faits ? De tous ces égoïstes, de tous ces gens qui nous ont faits. Les animaux qui s’entredévorent, ce n’est rien à côté. C’est autre chose. Nous portons quand même quelque chose de terrible. Pour se débarrasser de ça… Pourquoi je vous parlais de ça ? Je ne me rappelle plus.

Joël l’éducateur : Le point de départ c’était cette idée de répétition. Mais là…

JLP : Oui, voilà. Il faut se surpasser.

Joël l’éducateur : … c’est ce qui se passe dans la discussion. Vous dépassez l’origine.

JLP : Oui, c’est ça. Nous avons un fond, quand même c’est lamentable. Moi, je me sens lamentable pour moi tout seul quand je me regarde dans la glace. Nous sommes déprimés souvent, nous sommes en dépression continue, dans un monde comme ça c’est très difficile.

Alexandre (pesant tous ses mots) : Oui, non… J’ai l’impression que vous vous sous-estimez. C’est-à-dire que… (JLP se met à rire)… mais oui ! Mais oui, Jean-Luc ! C’est-à-dire que ce que vous dites, ce que vous disiez tout à l’heure, c’est « Mes boules sont moches ». Donc ça veut dire que votre travail vous le sous-estimez. C’est-à-dire que vous avez fait quelque chose mais vous n’en êtes pas content, vous pensez que vous auriez pu mieux faire.

JLP : Oui, c’est vrai.

Alexandre : Vous ne l’avez pas dit directement, mais c’est comme ça que moi je l’ai ressenti.

JLP : D’accord. Mais alors ce n’est pas vraiment ça. Au contraire, justement je trouve – enfin c’est un peu prétentieux de ma part de le penser aussi en même temps – mais, si vous voulez, mon travail c’est plus que ce que je suis. Je ne me reconnais pas vraiment. Ça paraît un peu cinglé de dire par exemple que ce matin j’ai inventé que nous ne pouvions pas vraiment bien voir si les choses ne pouvaient pas entrer dans nos yeux. Est-ce que ça a déjà été pensé ? Est-ce qu’on nous l’a appris à l’école ? On ne m’a jamais dit à l’école : « Vous verrez le monde s’il peut entrer dans vos yeux ». On ne m’a jamais dit ça. C’est moi qui l’ai inventé et je trouve tout ça très juste. Je trouve que j’ai inventé quelque chose qui n’est pas pour moi seul mais qui est pour chacun. Au fond, c’est quelque chose qui m’étonne. D’être plus que moi. Au départ, je ne me sens pas capable, moi je veux me surprendre. Car au fond nous sommes tous, quelque part, des génies. Nous portons en nous quelque chose d’unique. Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, c’est héroïque que nous soyons là. Donc soyons à la hauteur de cet héroïsme.

Alexandre : Mais est-ce qu’on n’est pas des génies dans notre domaine ?

JLP : Qui ça ? Vous ?

Alexandre : Oui.

JLP : Ah, vous, sûrement !

Alexandra l’éducatrice : Et si on n’a pas de domaine, comment on fait ?

Alexandre : Dans notre spécialité, je dirais.

Alexandra l’éducatrice : Et ceux qui n’ont pas de spécialité, ils sont comment alors ?

Alexandre (appuyant sur le dernier mot) : Eh bien, ceux qui n’ont pas de spécialité ils ne sont rien !

Alexandra l’éducatrice : Ah, ben !

Alexandre : Ou pas grand-chose !

Rires.

Alexandra l’éducatrice : Messieurs, Dames, j’espère que vous avez tous une spécialité !

David J. (doucement) : C’est l’affaire du drame.

JLP (parlant d’Alexandre) : Il est marrant son raisonnement !

David J. (plus fort) : C’est l’affaire du drame !

JLP : L’affaire du drame ?

Jean-Louis Giovannoni : Ceux qui n’ont pas de spécialité, voilà l’affaire du drame.

Rires.

JLP : Ah, mais moi je ne suis pas un spécialiste. C’est simplement moi-même.

Jean-Louis Giovannoni : Ce que tu dis c’est qu’on n’a pas de spécialité mais qu’on peut la trouver.

JLP : Oui, on peut la trouver. On en a chacun une.

Jean-Louis Giovannoni : Ce qu’on est est une spécialité.

JLP : Oui, voilà. Bien sûr. Ce qu’on est c’est une spécialité. Je crois qu’on ne peut être bien ici dans le monde que si on a trouvé soi-même. Sinon on ne peut pas être bien. Moi, je ne serais pas bien. Je ne comprends pas comment les autres vivent, comment ils peuvent être bien. Il faut être soi-même. Plus on sera soi-même et plus on paraîtra un peu étrange par rapport aux autres, mais mieux on sera.

Matthias : Mais vous habitez où ? Dans quel coin de Paris ?

Jean-Louis Giovannoni : Il n’habite pas à Paris, lui.

JLP : Je n’habite pas à Paris. J’habite en Normandie.

Matthias : Vous êtes normand ?

JLP : Non, non. Je ne suis pas normand mais j’habite là. Parce que j’aime bien la campagne. Alors j’habite à la campagne. J’habite dans une vieille ferme. J’ai des poules, des oies, des lapins, des chats, des chiens…

Matthias : Ah ! Vous vivez à la campagne ?

JLP : Oui, oui.

Matthias : Moi, je croyais que…

Alexandre : Tu croyais qu’il vivait à Paris ?

Matthias : Parce que c’était marqué…

JLP : Non, non. Mais je viens souvent à Paris.

Matthias : Il y a quelque chose qui cloche…

On entend alors sonner midi à l’église de la Porte de Champerret, toute proche.

JLP (riant) : Qui cloche ?

Alexandre : Oui, c’est-à-dire qu’il y a quelque chose que Matthias ne comprend pas.

JLP : Ah, d’accord. C’est quoi ?

Matthias : Ce que vous me dites… mais ce que vous me dites… c’est… c’est la ferme, vous vous occupez des animaux, des cochons ?

JLP : Des cochons ? Non, je n’ai pas de cochons. Non, j’ai toujours eu des animaux mais ce n’est pas à moi, c’est à ma famille. Enfin, c’est à moi aussi mais ce n’est pas spécialement moi qui m’en occupe. Mais j’ai toujours vécu à la campagne.

Les cloches sonnent toujours.

Matthias : Mais…

Alexandre : C’est-à-dire que quand vous êtes à la campagne, vous êtes chez vous ?

JLP : Oui.

Alexandre : C’est un endroit où vous vous ressourcez, je veux dire…

Joël l’éducateur : Où il y a plein de choses qui se répètent.

Alexandre : C’est l’endroit où il se ressource.

JLP : Non, mais vous voyez, je peux écrire n’importe où, chez moi, à l’hôtel, je peux vivre n’importe où. Non mais là c’est une histoire… C’est pour mes boules d’abord. Pour avoir de la place. Mais sinon ça n’a aucun rapport vraiment avec mon travail.

Kristell : Pourtant ton travail est plutôt « terrien »…

JLP : Oui, j’aime la terre. Je ne comprends pas qu’on puisse vivre sans la terre. Je ne la vois pas la terre dans les villes. J’ai besoin de la terre, de marcher d’abord, aussi, tous les jours. Et puis de voir les arbres c’est un besoin pour moi. C’est vital pour moi.

Alexandre : C’est-à-dire que si vous ne voyez pas les arbres, si vous ne voyez pas la terre, vous êtes…

JLP : Ah, oui. Je ne peux pas.

Alexandre : … vous êtes malheureux. Vous êtes perdu.

JLP : Oui, oui. C’est vrai. Et puis j’aime bien aussi être isolé. Je ne pourrais pas vivre ici, à Paris, comme ça, il y a trop de monde. Il faut que je sois isolé. Vous voyez, quand je vous disais tout à l’heure que pour voir mieux il faut reculer. Il faut être un peu loin. Eh bien, je crois qu’on y voit bien quand les choses sont à notre taille. Et donc là, dans une ville, c’est grand, tout est grand, c’est trop grand. Donc je ne peux rien rentrer, je suis aveuglé, l’espace est obstrué alors que le soleil est toujours à la taille de mes yeux.

Alexandre : Donc ce n’est pas à votre taille, donc vous n’y voyez pas grand chose finalement ? Pour ainsi dire.

JLP : C’est vrai. Il faut, pour y voir, que le monde soit à la taille de mes yeux. [...]

Et aussi :