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Le dossier web | Automne 2010

Carte blanche à Jean-Luc Parant

Que vient faire un artiste contemporain, habitué des grands musées, dans un musée d'agriculture  ? Rencontre avec Jean-Luc Parant...

Les Yeux mangent tout ce qu'ils voient

Nos yeux mangent tout ce qu’ils voient, comme si notre tête pouvait tout contenir, contenir tout le visible, tout ce que nous voyons, tout ce qui nous apparaît dans le ciel et sur la terre. Comme si notre tête pouvait contenir tout le jour, et que nos yeux étaient des bouches immenses pour le monde qui nous entoure, des bouches qui pouvaient avaler le soleil ; comme notre tête était un ventre énorme et démesuré qui pouvait contenir l’infini. Mais notre bouche, elle, ne peut pas tout avaler, et notre corps, lui, ne peut pas tout contenir.

© N. Bernard - Le Compa, 2010

 

Nos yeux mangent tout ce qu’ils voient, comme si nos mains, elles, pouvaient nous faire manger tout ce qu’elles touchent. Comme si nous pouvions mettre dans notre bouche tout ce que nous pouvions mettre dans nos mains, et que nos mains pouvaient nous faire manger tout ce qu’elles touchent jusqu’à nous étouffer, comme nos yeux nous font manger tout ce qu’ils voient jusqu’à nous aveugler. Nous avons trop vu et trop touché. Nos yeux sont pleins, nos mains sont pleines. Nous avons trop d’images dans nos yeux, trop de choses dans nos mains.

Nous voyons mais nous sommes aveuglés par tout ce que nous voyons. Nos yeux se bouchent de tout ce qu’ils voient, de tout ce qu’ils mangent et avalent sans discernement. Si nous avons des mains pour toucher et une bouche pour nourrir notre corps, nous n’avons que des yeux pour voir et nourrir notre esprit.

Si nous n’avions que des mains pour nourrir notre corps – comme nous n’avons que des yeux pour nourrir notre esprit – nous n’aurions pu que nous reproduire pour ne pas mourir et exister seulement par un autre corps.

Tant que nous n’aurons pas une bouche pour nos yeux, comme nous avons une bouche pour nos mains qui peut nourrir notre corps et combler notre nuit, nous ne pourrons pas nourrir notre tête et combler notre jour.

Si l’obscurité est toujours à notre portée, à la portée de nos yeux fermés, la lumière, elle, n’apparaît pas toujours dans le ciel dès que nous ouvrons les yeux. Si le soleil dans le ciel n’est là qu’une fois sur deux, le soleil de la nuit est sans cesse là sur la terre.

© N. Bernard - Le Compa, 2010

Si nous pouvons faire la nuit à volonté, nous ne pouvons pas faire le jour. Si la nuit est sans cesse là, le jour n’est là qu’une fois sur deux. Quand nous pourrons faire le jour en ouvrant les yeux comme, en les fermant, nous pouvons faire la nuit, nous saurons alors emplir notre tête comme nous savons emplir notre ventre, et le jour égalera la nuit.

Si une moitié des hommes a le ventre vide, c’est parce que l’autre moitié a la tête vide. Quand leur tête sera pleine, le ventre de ceux qui ont faim le sera aussi.

Il ne faudrait plus avaler par les yeux n’importe quelle image ou manger n’importe quelle phrase, lire n’importe quel texte ou regarder n’importe quel film. Il ne faudrait plus s’empoisonner en mangeant tout ce que nos yeux nous éclairent, mais il faudrait emplir sa tête jusqu’à ce que notre esprit lui-même nous illumine.

Nous sommes sans cesse dans le visible, nous avons partout montré notre visage, même à ceux qui ne nous le demandaient pas. Notre nuit qui permettait à nos yeux de n’être plus du feu mais de la lumière s’est trouée de jour. Notre nuit sur notre tête n’est plus si noire, nous nous voyons presque nous-mêmes. À force d’être vus, à force que des millions d’hommes, de femmes et d’enfants que nous croisons nous voient, à force de nous voir dans des vitres et des miroirs, à force d’être vus sur des photographies, nous nous sommes presque visibles, comme si le monde nous réfléchissait. Nous sommes en train de perdre la nuit qui nous éclairait ; de perdre notre nuit qui permettait à nos yeux de projeter leur lumière dans le ciel.

Le soleil ne nous éclaire pas le monde que nos yeux nous éclairent. La nuit qui entoure le soleil arrête son feu qui nous brûlerait par les yeux, comme la nuit qui éclaire nos yeux nous éclaire devant nous.

Pour voir le monde, pour le voir intact, comme pour la première fois, il faudrait voir seulement avec la lumière du soleil et non pas avec la lumière de nos yeux. Voir sans nos yeux ou bien voir avec nos yeux qui contiendraient nos mains et notre nez, nos oreilles et notre bouche, notre tête et notre corps tout entier. Le monde n’est ce qu’il est que sous la lumière du soleil, sans elle, il n’est pas le monde qui existe sur la terre et dans le ciel, il est le monde qui est dans notre tête.

La lumière de nos yeux n’est pas la lumière qui éclaire le monde ni la lumière qui éclaire notre esprit. Elle est comme un soleil sans nuit, elle est le feu.

© N. Bernard - Le Compa, 2010

Notre bouche s’est ouverte pour faire vivre notre corps, comme nos yeux se sont ouverts pour faire vivre notre tête. Nos yeux et notre bouche se sont ouverts pour le jour et la nuit ; le jour pour nos yeux et la nuit pour notre bouche. Car ce n’est pas sans nos mains que la nuit n’existerait plus, comme le jour n’existe plus sans nos yeux, mais ce serait sans notre bouche. Sans sa bouche, notre corps ne vivrait pas. Il n’y aurait plus la vie et, sans la vie, il n’y aurait plus la mort. Il n’y aurait que la nuit au-dehors que nos yeux recouvrent sans cesse de feu. La nuit n’existe plus pour nos mains, la nuit que le feu de nos yeux a allumée dans le ciel s’est engouffrée en nous par notre bouche pour ne pas disparaître totalement et ne plus être nulle part sur la terre. Notre bouche expire la nuit comme nos yeux inspirent le jour.

La nuit est tout autant pour notre bouche que le jour est pour nos yeux. S’il n’y a pas de jour sans nos yeux, il n’y a pas de nuit sans notre bouche, notre bouche par laquelle nous avalons pour subsister et par où nous parlons pour exister. Car nos mains ne touchent plus la terre depuis que nos yeux nous ont menés tout entiers si loin dans le ciel. Nos mains ne touchent plus, nos yeux ont remplacé nos mains. Nos yeux sont à la fois des mains qui touchent et qui prennent tout ce qu’ils voient, mais ils sont aussi des bouches qui avalent et qui mangent tout ce qu’ils touchent. Si nous mettions dans notre bouche tout ce que nous touchons – sans toucher ? –, nous étoufferions. Nous voyons et nous nous aveuglons si nous voyons sans voir.

Il nous faudrait d’autres yeux pour pouvoir choisir ce que nous voyons, pour pouvoir l’entrer ou ne pas l’entrer dans notre tête. Comme nous avons en nos mains une autre bouche pour pouvoir choisir ce que nous avalons et pouvoir l’entrer ou ne pas l’entrer dans notre corps.

Si le monde touchable ne se mange qu’en partie, est-ce que le monde visible est tout entier mangeable ?

Si par leur bouche les animaux emplissent leur ventre, ils emplissent aussi leur cerveau car leur ventre et leur cerveau sont une même ouverture que leur bouche emplit en mangeant. Leur bouche les nourrit tout entiers, leur tête ne s’étant pas séparée de leur corps, manger leur suffit pour exister. Leur corps qui est resté entier contient tout entier la nuit. La nuit les contient tout entiers.

Nous avons aussi une bouche parce que nous ne pouvons pas tout toucher ni tout prendre dans nos mains, ni tout contenir dans notre corps. Si nous pouvons tout entrer dans nos yeux, nous ne pouvons pas tout entrer dans nos mains. Nous avons une bouche comme nous avons des yeux pour entrer dans notre corps ce qui nous fait vivre et entrer dans notre tête ce qui nous fait penser. Si nos yeux sont très grands, nos mains sont trop petites. Nous avons une bouche pour pouvoir seulement y entrer ce que notre ventre et notre corps peuvent contenir. Nous avons des yeux pour pouvoir seulement y entrer ce que notre tête peut contenir. Nous ne pouvons pas entrer en nous tout ce que nous touchons, parce que notre bouche par où tout ce que nous touchons peut entrer ne peut avaler que ce qui est à sa taille. Nous ne pouvons posséder que ce que nous pouvons manger.

Nous pouvons entrer en nous tout ce que nous voyons parce que nos yeux par où tout ce que nous voyons peut entrer peuvent avaler ce qui est à n’importe quelle taille. Nous possédons tout ce que nous voyons, mais nous ne le possédons que dans notre tête. Nous possédons tout ce que nous touchons, mais nous ne le possédons que dans notre corps.

Si des millions d’hommes ont faim, c’est parce que des millions d’autres hommes ont réussi à entrer en eux tout ce qu’ils touchaient en faisant naître dans leur propre corps un ventre énorme dans lequel ils ont pu entrer tout ce qu’ils touchaient. Mais nous ne pouvons pas posséder plus que ce que nous pouvons avaler par notre bouche. Notre corps n’est pas assez grand pour pouvoir contenir tout ce qui nous entoure. Mais nos yeux sont immenses et peuvent tout contenir, contenir même l’infini. Si nous ne pouvions pas tout voir en ouvrant les yeux, comme nous ne pouvons pas tout toucher en ouvrant les mains, c’est que nos yeux que nous projetons auraient des contours. Si nous ne pouvions pas tout voir en ouvrant les yeux, nous aurions aussi d’autres yeux pour faire la différence entre ce que nous pouvons voir et ce que nous pouvons entrer dans notre tête, comme nous faisons la différence entre ce que nous pouvons toucher et ce que nous pouvons entrer dans notre corps. Comme si notre bouche était d’autres mains pour toucher le monde et pouvoir l’entrer dans notre ventre pour nourrir notre corps, et nos yeux d’autres yeux pour voir le monde et pouvoir l’entrer dans notre tête pour nourrir notre esprit. Si notre corps est limité par ce qu’il mange, l’espace de nos yeux est sans fin. Si notre ventre peut se remplir entièrement, nos yeux ne pourront jamais être pleins. Le ciel est trop grand.

Quand nous aurons des yeux avec des papilles et un palais pour goûter ce que nous voyons avant de l’introduire dans notre tête, nous pourrons définir ce que nous voyons, remplir nos yeux jusqu’à ce que notre pensée devienne humaine. Quand nous aurons des yeux qui sauront recracher ce qu’ils voient, qui sauront ne pas avaler tout ce qui brille et que la lumière éclaire, nos yeux porteront alors en eux d’autres sens que celui, unique, de la vue. Nos yeux porteront en eux tous nos sens.

Nous voyons mais nous avalons tout ce que nous voyons, ou ne serions-nous pas chacun le dernier spécimen d’une espèce humaine qui aurait disparu et qui ne mangerait pas par ses yeux les mêmes images que les autres mangent pour nourrir leur esprit ? Est-ce que la nourriture que nos yeux avalent en les images que nous voyons détermine notre différence, comme le mouton mange par sa bouche ce que le lion ne mange pas ?

Si les hommes ne sont pas différents de corps, les animaux le sont parce que leur différence n’est due qu’à ce qu’ils mangent par leur bouche pour nourrir leur corps et non par ce qu’ils voient et pensent comme le font les hommes par leurs yeux pour nourrir leur esprit. Les hommes sont différents par leur esprit comme les animaux le sont par leur corps.

Les yeux des hommes sont des bouches pour manger le monde qu’ils voient et se différencier les uns des autres par leur esprit, comme la bouche des animaux est des yeux pour voir le monde qu’ils mangent et se différencier les uns des autres par leur corps.

Si une moitié des habitants de la terre ne peut pas nourrir son corps, c’est parce que l’autre moitié empoisonne sa tête. Si nous ne nous étions pas séparés en deux, tout serait resté entier, et le jour et la nuit, la nuit et le jour sans cesse n’existeraient pas, la terre ne tournerait pas, elle ne serait qu’une boule immobile dans l’univers. Notre tête ne se serait pas séparée de notre corps, et notre bouche ne parlerait pas et ne servirait qu’à nourrir notre tête et notre corps. Nos yeux ne verraient pas plus loin que ce que notre bouche peut avaler, car aucune autre ouverture n’existerait pour nourrir notre cerveau.

Si nous pouvons aller avec nos yeux là où notre corps ne peut pas aller, c’est parce que nous sommes faits d’une tête et d’un corps et que de notre corps a surgi une tête, ou que notre corps s’est partagé en deux parties égales et a fait apparaître sa tête, et de sa tête sa bouche n’a pas fait que manger pour conserver son corps, elle a parlé pour développer sa tête et faire naître son esprit. Nous voyons et nous pensons comme si nous avions deux corps jumeaux, l’un avec une tête qui pense et l’autre avec un corps qui mange.

Si nous n’étions qu’un seul corps, et que nous étions restés entiers, nous ne pourrions aller avec nos yeux que là où notre corps pourrait aller.

Avec notre tête qui s’est séparée de notre corps pour penser, nous avons deux corps : un corps qui touche le sol et un corps qui voit l’espace. Nous nous sommes allongés dans le ciel pour nous projeter dans l’infini et nous nous sommes arrêtés sur la terre pour nous enterrer dans l’univers.

Seule notre bouche par où nous parlons et mangeons à la fois est le lien qui unit notre tête à notre corps. Si notre bouche s’ouvrait à l’endroit de notre corps, et non à l’endroit de notre tête, nous ne pourrions pas parler – comme les animaux ?

Si notre bouche qui s’est ouverte dans notre tête ne nourrissait pas notre corps – le corps dont la tête depuis laquelle la bouche s’ouvre s’est séparé de lui – et qu’une autre bouche s’était ouverte en lui pour le nourrir, notre bouche qui s’est ouverte dans notre tête ne nourrirait que notre cerveau, et elle penserait en parlant, elle parlerait en pensant.

Avec notre bouche qui en parlant et en mangeant réunit à la fois notre tête et notre corps, nous ne parlons pas vraiment, nous ne mangeons pas vraiment, nous balbutions, nous grignotons. Nous ne dévorons pas et nous ne crions pas comme les animaux dont la bouche s’ouvre dans leur corps, leur corps qui est resté entier et auquel la tête est restée attachée.

Si les animaux crient et mordent, c’est parce que leur tête ne s’est toujours pas séparée de leur corps et qu’ils n’arrivent pas à articuler, leur corps par lequel ils sont tout entiers attachés les empêchant de trouver l’espace pour parler, l’espace pour penser.

Notre bouche ne s’ouvre pas seulement pour faire manger notre corps, elle s’ouvre aussi pour faire parler notre tête, et en parlant elle mange (comme si nos paroles pouvaient devenir comestibles), comme notre corps parle aussi en mangeant (comme si ce que nous mangions pouvait aussi devenir des mots). Par la même ouverture, nous parlons et nous mangeons.

Nous ne nous sommes pas encore complètement séparés en deux. Tant qu’une autre bouche ne se sera pas ouverte dans notre corps, nous ne pourrons pas développer et notre corps et notre tête, et nous resterons limités à la terre et au ciel.

Ou est-ce que le sexe de la femme est cette bouche dans le corps – cette bouche dans notre corps ? – par où nous sortons pour grandir et exister sur la terre ? Cette bouche au fond de laquelle notre corps s’est formé, avec des bras et des jambes, des mains et des yeux. Comme si notre bouche par où nous parlons faisait naître notre pensée pour pouvoir exister avec notre tête tout autour de nous sur la terre, et que nos yeux s’étaient ouverts pour avaler l’espace sans fin et nous séparer de notre corps, du corps qui l’a créé et de sa bouche par où il est arrivé pour nous reproduire ailleurs, insaisissables dans le monde.

Nous ne sommes que notre intérieur, nous n’existons qu’au-dedans, nous ne sommes pas au-dehors, nous ne sommes qu’une image que la lumière éclaire. Le corps qui nous dessine n’existe pas pour nous-mêmes. S’il a existé, il n’a existé que lorsqu’il n’était pas encore né. Notre corps n’a existé que dans le ventre de notre mère. Quand il en est sorti, il a commencé à disparaître. Si déjà nous ne le voyons pas, c’est parce qu’il a grandi devant nous pour nous cacher le monde et nous permettre de passer à travers lui pour nous en séparer et découvrir au-delà l’univers sans fin dans lequel nous sommes apparus. Nous existons seulement sans bras et sans jambes, sans mains et sans pieds, et de pouvoir parcourir et toucher le monde entier.

Nous sommes immenses en nous, nous sommes sans fin dans notre tête. Nous ne voulons pas de ce corps touchable qui nous arrête, de ses mains trop petites qui ne touchent que la nuit. Nous avons ouvert les yeux pour ne plus toucher le haut de notre tête et ne plus voir notre fin au-dessus de nous, pour ne plus voir que le ciel sans fin sur notre tête, et pouvoir partir très loin jusqu’à disparaître dans l’infini.

© N. Bernard - Le Compa, 2010

Et aussi :

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