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Une affiche

Affiche "Nitrate de soude du Chili. Le bon engrais azoté", Draeger, vers 1935

© J.-Y. Populu

Les ateliers Draeger ont produit « un véritable panorama de la publicité française dans ce qu’elle a de meilleur et de plus prestigieux », affirme Alain Weill, spécialiste mondial de l’affiche. Fondée en 1887 par Charles Draeger, l’imprimerie Draeger a joué un rôle pionnier dans l’affiche publicitaire, de sa fondation jusqu’aux années 1970. Ses affiches mettent en scène les secteurs de l’industrie, de l’automobile, du commerce de luxe, mais reflètent aussi les grandes mutations qui ont touché le monde paysan.

L’engrais

Le nitrate de soude, également appelé salpêtre du Chili, est un engrais d’origine minérale issu de gisements naturels. Extrait des déserts chiliens et plus particulièrement du désert d’Atacama, ce fertilisant azoté agit sur la croissance des végétaux. Il provient du caliche, mélange naturel de différents sels alcalins présents sous la surface du désert. La grande solubilité du nitrate de sodium nécessite une stricte utilisation pendant la période végétative de la plante, pour éviter son lessivage. Cela constituerait une source de pollution de la nappe phréatique ainsi qu’une perte économique pour le paysan. Appliqué sur sol acide, il apporte les besoins en azote nécessaires aux plantes, malgré des conditions de croissance défavorables.

La chimie entre dans l’agriculture

Datée des années 1930-1935, cette affiche publicitaire de l’imprimeur Draeger témoigne de l’entrée du monde paysan dans la modernisation à travers une utilisation grandissante des engrais minéraux. Au XIXe siècle, l’agriculture prend conscience des vertus fertilisantes de certains éléments chimiques et entre dans une période de mutations. Amorcée dans les années 1830 en Angleterre, l’utilisation de nitrate de soude du Chili atteint son apogée pendant l’entre-deux-guerres. Toutefois, l’avènement des engrais azotés de synthèse vient concurrencer, en 1909, cette suprématie du nitrate chilien. Le procédé Haber-Bosch de synthèse de l’ammoniac à partir de l’azote atmosphérique constitue, en effet, une avancée remarquable dans la chimisation de l’agriculture. De plus, cette invention préserve les réserves de nitrate du Chili, ressources non-renouvelables, compte tenu des besoins grandissants de l’agriculture mondiale en engrais azoté.

L’avènement du paysan moderne

Cet usage massif d’éléments fertilisants constitue un thème de prédilection des imprimeurs qui, à l’image de Draeger, se font les relais de cette dynamique de progrès. En reprenant le célèbre Semeur de Jean-François Millet, l’affiche reflète une agriculture innovante, créative et ouverte sur le monde. Dépassant les intentions premières de Millet qui voulait célébrer la beauté héroïque du labeur paysan, ses contemporains voulurent y voir le symbole des aspirations politiques et sociales de cette France gagnée par l'industrialisation urbaine, où les travailleurs des campagnes incarnaient le mythe de l'homme vertueux domptant la nature sauvage. Sur cette affiche publicitaire, le paysan en habit traditionnel tourne le dos aux campagnes en marge des innovations scientifiques et industrielles. Par sa posture dynamique et presque conquérante, « son geste violent et sa tournure fièrement délabrée », disait Théophile Gautier pour le Semeur de 1850, il progresse vers un avenir plus certain, symbolisé par des terres fécondes, de riches récoltes à venir et des rendements importants. L’affiche pour le nitrate de soude du Chili est d’une facture tout à fait moderne dans la composition, notamment dans la stylisation des champs, ainsi que dans les couleurs utilisées. La ligne d’horizon demeure relativement basse, le ciel occupant les trois-quarts de l’affiche. On retrouve enfin un bleu profondément saturé, fréquemment utilisé dans les travaux graphiques de l’entre-deux-guerres.

Alors que Jean-François Millet, avec ses scènes champêtres de la paysannerie, ancre son travail dans la réalité, l’imprimeur Draeger suit la même démarche. Egalement peint par Vincent Van Gogh, très tôt inspiré par le fondateur de l’école de Barbizon, le « geste auguste » du semeur de grains est assimilé au geste non moins consacré du semeur d’engrais. Gestuelle paysanne traditionnelle et modernisation des pratiques agricoles sont ainsi intimement liées par un jeu habile de renvois à ces deux illustres artistes du XIXe siècle.

 

© Le Compa
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Et aussi :

 

Notice d’œuvre de l'affiche sur la base de données du portail des musées de la région Centre : ici

 

application/pdf Le Semeur de Jean-François Millet